Mlle Pied

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02 novembre 2010

- Portrait 2: Le Syndrôme -

 

- Portrait 2: Le Syndrôme -

 

 

 

 

 

 

Ch’t’aller me chauffer les fesses au bureau du B.S.

Mais on peut pas t’aider si t’amènes pas d’adresse

Ça fait qu’j’t’aller m’checker un p’tit logement deux pièces

Mais on peut pas t’le louer, t’as même pas de B.S. !

(Les Colocs, 1993)


chocolatchaud 

 

2009. Soir de première neige en terrain Montréalais. Trois larves écrasées sur un divan. Emmiellés dans la lassitude. Obsédés par l’envie de boire un chocolat chaud.

 

Hummm, ce qu'un peu de réconfort au creux des mains et de l'estomac serait doux...

 

Allez, courage les gars, debout! Marchons bravement dans le froid pour acquérir le précieux breuvage!

 

Dix minutes plus tard, nous voilà tout grelottants dans l'entrée du Juliette et Chocolat. Mon nez s'y régale d'odeurs fort intéressantes. Mais, hic embêtant, le produit désiré se vend six dollars. Il y en a même à dix dollars. Sans oublier le pourboire. La serveuse derrière le comptoir attend que je commande. Je lui dis que je ne veux rien, mal à l’aise. Dans mes poches, mes mains tripotent les deux pièces de deux dollars qui s'y trouvent. J'attendrai de croiser autre chose, tant pis. Je sors dehors pour attendre mes deux compagnons qui ne se sont pas laissés abattre par le prix à payer.

 

Un air festif me happe aussitôt la porte passée. Entraînant même si bourré de fausses notes. Je me retourne et aperçois un vieux clochard occupé à se ruiner les babines. Il est seul. Sa bouche molle surmontée d’une moustache grise s'agite sur un petit harmonica qui  s'enfonce presque totalement dans la chair. Pour peu, il y disparaîtrait en ne laissant que l'illusion d'une paire de lèvres magiques. Le vieil homme me voit, cesse de jouer et s’approche pour discuter. Naturellement. Je me demande ce qu’il fait devant ce café à lancer des notes en l'air sans contenant pour amasser la monnaie qui pourrait tomber d'une éventuelle main charitable. Je fais un pas dans sa direction, il casse la glace au même moment:

 

«  Bonsoir à vous ma jeune amiiiie! »

OH! Que je recconnais cet accent! Un itinérant Français. Comment c'est possible?

itinerant

 

 

Il me fait bonne impression. Je le salue aussi. Son sourire s'allume à nouveau. Je l’observe tandis qu’il se remet à son harmonica. Ses yeux s'accrochent à moi. Enfin, il a un public. Son regard est vif et curieux. Sa peau sèche et brunie par le soleil me donne envie de manger du poulet rôti. Un tel teint en plein hiver ! Satisfait de sa performance seulement après quelques mesures, il range son instrument dans sa poche et me demande mon nom que je lui révèle sans hésitation. Je lui demande le sien. La discussion pourrait devenir intéressante. Je meurs d'envie de savoir comment un Français de son âge peut se retrouver à jouer au clochard à 6000 kilomètres de chez lui.

Les genoux fléchis, il me baise la main comme un gentleman. Aucune gêne ne se fait sentir. Il se relève et se présente à son tour. « Apelle moi Le Syndrome, tu sais, comme le bar sur St-Laurent.» Le Syndrome. Le nom me plaît. On discute quelques minutes de tout et de rien jusqu'à ce que je lui demande enfin:

« Vous venez de quel endroit? »

Il me répond en me regardant droit dans les yeux:

    - Je viens d'ici.

    - Mais avant ici?

    - …

    - Je veux dire, votre accent...il vient de France non?

    - Je suis Québécois ma jolie, Québécois des pieds à la tête. Comme toi.

Mais pourquoi me ment-il? Ça attise ma curiosité déjà facilement excitable.

      - Vous ne me dites pas la vérité, c'est évident, votre accent, il...

     - Mais quel est l'importance de cet accent? J'ai le Québec gravé dans la peau ma petite. Vois.

 

Il détache les deux premiers boutons de son gros manteau, tire son chandail vers le bas et TADAM! Sous sa clavicule gauche un tatouage. Lys blanc sur fond bleu. Sous l'image, trois mots: Fait au Québec.

Je touche l'inscription du bout des doigts, en souriant.

 

Mes amis-larves sortent du café, leur chocolat fumant à la main. Ils ne semblent pas trouver extraordinaire de me voir en pleine conversation avec cet homme à demi vêtu. Ça me rassure. Ils se présentent à lui, échangent quelques mots et, en moins de deux minutes, la conversation tombe à plat. À nouveau, j'ai conscience du froid. Les garçons me lancent des petits signaux d'impatience. Merde! J’aurais bien voulu en savoir plus.

Avant que je le quitte, Le Syndrome me rejoue la scène du baisemain et je me surprends à aimer cette attention désuète. Il n'a pas l'esprit mal tourné, il ne cherche qu’à être poli. Qu'a-t-il d'autre que cette politesse mis à part son harmonica? Il me retient par le bras, se penche vers moi et me fait quelques mises en garde concernant les beaux garçons, les belles filles, les bijoux, le déclin des mariages et la politique. Ce n’est pas très cohérent, mais je saisi l'essence de ce qu’il veut me transmettre. Ensuite, il me prend dans ses bras pour me faire un câlin très sincère. Sa prise solide et sécurisante m'atteint droit au cœur. Je n'avais pas fait trois pas pour partir que je savais déjà que je voulais le revoir. J’en avais BESOIN.

Je me suis endormie, ce soir-là, en me promettant de le retrouver dès le lendemain. Pour discuter. « Je pourrais peut-être aussi l’inviter à manger quelque part. Je pourrais faire des centaines de choses pour l’aider. Je pourrais… » Et ce désir de connaître son parcours qui ne me lâchait pas! Dans ma tête, tout est potentiellement sujet à texte. J'agis parfois en parasite, c’est plus fort que moi. Quoique cette fois-ci, c'était plus que ça. Plus que l'envie d'un bon texte, il m'intéressait profondément. Etqu' importaient mes motivations puisque je les combleraient toutes! J'étais sûre de moi. Oh ça oui, je le retrouverais coûte que coûte! Je me le jurai même dans mon sommeil.

J’ai voulu du plus profond de mon cœur tenir cette promesse mais ma recherche s’avéra vaine. Je n'arrivai jamais à lui reparler. Ce qui me laissa toute seule, éperdue devant ma marre de projets, de questions et de bonnes intentions. Je repassai devant Juliette et Chocolat tous les jours durant les trois semaines suivantes. Avant et après les cours. Sans succès. Je ratissais les rues périphériques, j’allais voir dans le métro. Je me savais pathétique. J’avais terriblement envie d’apprendre à le connaître. J’espérais un petit coin de sa vie. Je voulais qu’il me partage un rayon de ses expériences. J'imaginais qu'il me reconnaîtrait, je me disais même qu'il devait se souvenir de moi, qu'il serait heureux de me retrouver. 

C’est en me mettant le pied dans une épaisse flaque de gadoue, que je compris mon erreur avec lucidité.

Maintenant concentrée sur le sentiment désagréable de mon pied trempé et gelé, j'oubliai totalement mon clodo quelques instants. Tout à coup, j’étais trop de mauvaise humeur et décidée à rentrer chez moi pour penser à quiconque. Ce qui me fit réaliser que, sans doute, lui avait oublié bien vite la jeune femme rencontrée au coin d’un trottoir, tard en fin de soirée à une température détestable. Je me sentis si absurde, si loin de la dureté de la vie que je restai figée plusieurs minutes à faire le tour de moi avec un regard nouveau. Je ne le reverrais probablement jamais, je le savais. Il avait ses « spots » depuis bien longtemps et je ne les connaîtrais pas. Désormais, je voyais que la ville se séparait en plusieurs dimensions et qu’il était extrêmement difficile de les traverser avec la curiosité comme seul passeport.

 

. . . . .

 


Il y a aujourd’hui un an de cette rencontre. Je ne l’ai revu qu'une seule fois. Il dévalait la rue Berri à toute allure en regardant derrière lui sans arrêt. Il se sauvait. De quoi? Je ne sais pas. Un méchant policier voulait-il l'arrêter et le renvoyer dans son pays? Je restai tétanisée un instant, surprise de le revoir. Après, je me réveillai et me mis courir derrière lui comme une furie. Je souhaitais qu'il finisse par s'essouffler. Je souhaitais qu'il se laisse tomber sur un banc et que je profite de sa faiblesse pour passer à l'attaque. Ce n'est pas arrivé, vous vous en doutez bien. Je le perdis de vue. Un vieux m'a semée, moi! Les miracles de l'adrénaline...  Je le soupçonne de s'être savamment caché dans la Grande Bibliothèque ou encore, à l'intérieur de l'UQAM. Après, j'abandonnai l'affaire. J’espère parfois le croiser par hasard. Juste pour qu’il ne me reconnaisse pas. Juste pour le regarder vivre sa drôle de vie un instant. Je me demande parfois s'il va bien. On ne sait jamais ce qui aurait pu lui arriver.

Peut-être que ce sera lui le vieux vagabond qu’on retrouvera mort gelé dans un parc, dans quelques semaines.

Tant qu’à vous, si vous croisez Le Syndrome par hasard, parce que non, ce n’est pas un personnage de fiction, vous le remarquerez facilement grâce à son minuscule harmonica et son manque de talent pour en jouer. Par-dessus tout, c’est son regard vif et sage, un regard troublant, qui vous garantira qu’il s’agit bien de lui. Si vous le voyez, souriez-lui pour moi. Il le mérite probablement plus que la majorité de ceux à qui vous souriez habituellement. Et s’il vous parle, répondez-lui. Ne regardez pas au loin, l’air mal à l’aise, tout en accélérant le pas comme vous le faites toujours. Arrêtez-vous un instant pour un moment de grande qualité. Et n'oubliez pas, c'est un Québécois pur et dur. Pourquoi ne pas l'admettre puisqu'il y tient tellement? N'est-ce pas merveilleux de voir un étranger défendre avec tant de ferveur une nationalité qu'il n'a pas? Même s'il ne s'agit peut-être que d'un vieux fou, je trouve ça beau. Imaginez si nous étions tous si ardents, si fiers...

 

 







 

 

Posté par mllepied à 04:20 - LES FRANÇAIS A MONTREAL - Commentaires [1] - Permalien [#]
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Commentaires

    Plein de bonnes choses, méme meilleur qu'un chocolat chaud, ce texte, à coup sûr !
    Bise et merci, ca fait du bien ce petit bout de lecture pas comme les autres .

    Posté par Nawel, 04 novembre 2010 à 16:28

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