Mlle Pied

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11 novembre 2010

- Autour de la table, on s'use les fesses! -

 

- Autour de la table, on s'use les fesses! -

 

 

 

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Diderot disait que le Roquefort était le « roi des fromages ». Difficile pour moi d’être d’accord. Ce produit de lait de brebis cru, inventé il y a près de 1500 ans, m’est ô combien répulsif! Un soir, j’ai demandé à un ami – Français bien sûr – qui avait bien pu concevoir un tel fromage, le trouver délicieux et décider d'en produire plus. Il s’est vexé :

« Vous les Québécois, vous qui êtes élevés au Cheezwhiz, comment osez vous dire que nos bleus sont dégueulasses?! J’en ai marre d’entendre ça! C'est insultant à la fin!»  

1-0 pour l’offusqué. 

J'ai en effet été élevée au Cheezwhiz, ce produit jaune à la composition douteuse, bourré de colorant. À la maison, nous en mettions partout : cèleris, craquelins, toasts, potages, hot-dogs…

Fin de la discussion sur le Roquefort. Je me soumets à cet argument béton en me promettant de ne plus jamais hurler : « C'est dégueulaaasse! ». Ni de poser des questions du genre : « Vous ne trouvez pas que ça goûte le vomi? ». 

On ne badine pas avec la bouffe… Encore moins avec la leur.

 

Un rituel qui les accompagne urbi et orbi

Septembre 1914, lors de la bataille de la Marne, à proximité de Paris. Le commandant Ferdinand Foch se rend hâtivement au quartier général afin de rencontrer Joseph Joffre, commandant en chef. À son arrivée, Joffre lui demande s’il veut déjeuner, précisant qu’il y a du veau. Médusé, Foch lui rappelle que le but de sa visite est d’aborder d’urgence certaines questions cruciales. Joffre escamote le sujet en lui demandant plutôt : « Alors, comment aimez-vous votre veau? » 

Cette anecdote illustre bien à quel point dans l’Histoire de toutes les passions françaises, la nourriture occupe une place de choix.

Le cérémonial culinaire des Français peut être étonnant pour les non-initiés. À l’heure des repas, on a parfois l’impression de frôler le sacré. Cet attachement à la coutume semble quasi inexistant chez nous. Pour l'Hexagonal, non seulement on doit respecter une structure précise, mais il faut aussi que le repas devienne un moment d'échange satisfaisant. C'est aussi important, voire plus, que de bien remplir son bide. Ici, on croit avoir le sens du rituel lorsqu'on se réuni pour manger en famille et que Tante Trucmuche sort une dinde du four. On accompagne le tout d'une salade et de purée de canneberges. Oui, la scène est la même chaque année. De mon point de vue, ce n'est pas comparable.

Le pâté à la viande du 24 décembre, le buffet froid avec le pain sandwich et les trempettes. Tout ça, c’est du rituel de surface, d'occasion, parfois même perçu comme une « corvée familiale ». Ça n’existe que pour les fêtes et quelques circonstances spéciales. En vérité, dans la vie de tous les jours, la majorité des Québécois mange n'importe quoi, devant la télé. Souvent en solo.

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Les Français qui m’entourent sont jeunes et suffisamment ouverts pour désirer habiter à l’étranger. Ils arrivent pourtant à conserver une part impressionnante de leurs traditions. Ilen effet, il y a peu de chances pour qu’ils changent leurs habitudes alimentaires au profit des nôtres. On a récemment rapporté que l’Américain moyen soupait en six minutes. Je n’ai pas les données concernant les Québécois mais fort à parier qu’on reste dans les mêmes eaux. Des chiffres qui ont de quoi répugner les amoureux de la table.

N’oublions pas que c’est en Europe qu’a été inventé le mouvement slow food au milieu des années 80…

Ici, nous mangeons comme nous faisons le plein. L’image de nos stations-services annexées d’un ou plusieurs restaurants-minute représente bien notre amour de l’utilitaire (même si on en trouve aussi de plus en plus en France, mondialisation oblige).

Le dédain qu’ont les Français par rapport à certaines de nos coutumes alimentaires est donc aisément compréhensible. La vitesse d’ingestion, les produits industriels trop salés, le plat sans accompagnement, tout ça signifie pour eux l’ennemi du savoir-manger… et du savoir-vivre!

S’il arrive parfois que quelques habitudes changent, c’est habituellement la faute du prix des aliments. En effet, ils font tous le même constat : au Québec, se nourrir est onéreux. Manger à bas prix équivaut souvent à ingurgiter des produits très bas de gamme de type Kraft Dinner. Mélodie, 27 ans, installée ici depuis deux ans, s’indigne : « Je crois m’être adaptée au Québec sur tous les plans sauf sur la nourriture. Ça me choque encore de devoir payer si cher. Le prix des fruits est aberrant! J’achète seulement ce qui est soldé. Du coup, je mange rarement ce dont j’ai envie. »

Il n’y a d’ailleurs pas de meilleurs stimulants pour le côté délinquant (présent dans la plupart des Français) que ces factures trop élevées.

 

 À portée de main

Je m’aventure ici sur un terrain glissant…

Il peut paraître litigieux d’affirmer ceci, pourtant c’est une réalité bien connue : les Hexagonaux sont de grands adeptes du vol à l’étalage. Il y a quelques années, le Figaro publiait l’article Les Français : rois du vol à l’étalage, dans lequel on comparait la France aux autres pays d’Europe à ce sujet. Les chiffres étaient clairs : en France, on dérobe plus que partout ailleurs. Chaque année, on vole pour à peu près l’équivalent de 81 euros par habitant.

Ce n’est pas en changeant de pays que les mauvaises habitudes changent. D’autant plus qu’au Québec : « c’est trop facile de voler! Il y a peu de surveillance et tous les commerces ne sont pas munis d’un système antivol » m’affirme une Toulousaine adepte du vol à l’étalage — qui gagne pourtant très bien sa vie à Montréal – en exultant.

Français, ne soyez pas outrés par mes propos. Ce que j’affirme, je l’affirme pour l’avoir trop vu. Et pas que chez ceux qui ont une situation financière précaire. Un soir, dans une fête (de Français), les convives exposaient avec fierté leurs meilleurs vols à Montréal. Je n’en croyais pas mes oreilles. Ce n’était pas de délits dont il était question, mais d’exploits.

Comme le dit si bien ma réviseure, qui désapprouve cette manie : « Je ne suis même pas certaine qu’ils voient ça comme du vol. Ils se disent sans doute que c’est trop facile, qu’ils ne peuvent pas ne pas le prendre… »

 

S’adapter à l’horaire

Le matin et le midi, mes Français doivent manger rapidement et ils le font habituellement postés devant leurs ordinateurs. Il ne pourrait en être autrement : qu’ils travaillent ou qu’ils étudient, ils ont un horaire à respecter. Le seul moment où ils peuvent enfin se reprendre pour toute cette nourriture ingurgitée à la hâte, c’est lors du repas du soir. Notre souper, leur dîner.

En ce qui me concerne, matin-midi-soir, manger = mettre du carburant dans le moteur. Le meilleur possible et en moins de temps possible. Parce qu'il y a des tonnes d'autres choses à faire, parce que je n’aime pas m'attarder trop longtemps autour d'une table ni manger exagérément (inévitable si je m'éternise). Comme tout le monde, j’aime bien aller au resto et papoter quelques heures autour d'un bon plat. Sauf que, dans la vie quotidienne, j'ai du mal à tenir longtemps.

Pour eux, manger = moment de convivialité protocolaire. Jamais je n'ai vu des gens passer autant de temps à s'user les fesses sur les chaises de la cuisine. Ils aiment tellement parler, débattre... Ça leur sied à merveille. Comment pourrait-il en être autrement?

Il y a l'apéro, qui dure d’une à trois heures, et durant lequel on boira quelques verres en chipotant dans un bol d’olives. L'entrée. Pause. Le plat principal. Pause plus longue. Dessert. Parfois, il y a même le fromage! Et on restera autour de la table jusqu'à l'heure du dodo. Je languirai en regardant notre beau divan et en me demandant: « Mais pourquoi on ne passe pas au salon? » Assise sur le sofa, munie d’une bonne petite bière froide, je discuterais des heures. Tandis qu'installée sur une chaise, légèrement endormie par le vin, avec de la vaisselle sale dans mon champ de vision... Bof.

Contrairement à ce que je laisse entendre, j’aime ces soirées! On vit de bons moments, on bavarde, on s’obstine et on rit. C'est agréable. Et ce, même si on me reprend constamment sur mes manières : « On ne coupe pas le gâteau comme ça. » Grrr. « La salade ne va pas dans ce contenant mais dans le saladier. » Soupir. « Le fromage, ça se coupe avec le couteau à fromage. » D’accord, d’accord… « Il faut absolument des marrons avec la dinde! » OK, mais c'est quoi au juste des marrons?!

 

Obéir aux règles                                                                                                                        

 Il arrive que tout ce protocole me mette mal à l'aise. Pourquoi le suivre? Il me semble que nous vivons simplement en tout temps... Sauf avec les repas. Parce que non, il ne faut pas déconner avec ça! Il ne faut pas changer ni les règles ni la recette des plats. Comme cette fameuse fois où j'ai suggéré à des amis de mettre des champignons dans les pâtes carbonara. Tout le monde a pris ça pour une blague. J’ai fait semblant de rire aussi. Les portobellos ont fini par pourrir dans le frigo. Juste à côté de ma créativité culinaire.

Même si tout ça peut parfois amener sa dose de frustration, il faut voir le bon côté des choses : apprendre selon les règles de l'art. S’il est intéressant de savoir comment faire une quiche lorraine ou un cassoulet, il est surtout agréable de le faire comme eux, dans la tradition familiale. Cuisiner devient un moment de plaisir. D’histoire aussi.

Il n’y a aucun stress, tout traîne, la vaisselle s’empile et on met de la bouffe partout en rigolant!

Parlant de mettre de la bouffe partout, je me défais peu à peu de mes convictions aseptisées. Grâce à eux. En Amérique du Nord, les gens sont fous d’hygiène. Pourtant, oui, on peut manger du bœuf haché saignant sans mourir. Je l'ai testé en imaginant ma mère blêmir de me voir faire. Si ça pue dans le frigo, ce n'est pas nécessairement parce que quelque chose est en train d’y pourrir. Inutile de le vider pour tout laver. L'odeur vient des fromages. Pas besoin de tout envelopper dans de la pellicule plastique, ni de tout mettre au froid. Se heurter en pleine nuit à de gros saucissons suspendus au plafond n’a plus rien d’extraordinaire.

Tranquillement, je me décoince, me débarrasse de plusieurs idées reçues et de mon individualisme notoire. J'apprécie. La bouffe en groupe, c’est pas mal. Même si c'est long, même si c'est lourd. Parce qu'au final, c'est tellement chaleureux que j'ai parfois l'impression de me retrouver en famille. Et ça me plait sincèrement.   

 

Merci beaucoup mes petits cuistots!

 

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 Voici une découverte culinaire plutôt intéressante : la liste des essentiels à consommer quotidiennement selon le Guide alimentaire canadien de 1960 :

 

  • 1 grand verre de lait
  • 4 patates
  • 2 tranches de pain
  • 15 ml d'huile de foie de morue

 

 Avez-vous dit rustique?

 

 


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Posté par mllepied à 09:30 - LES FRANÇAIS A MONTREAL - Commentaires [1] - Permalien [#]
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