Mlle Pied

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07 octobre 2010

- C'est bon des patates! -

 

- C’est bon des patates ! -

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«Tu devrais arrêter de dire patate, c'est tellement laid. Tu sais très bien qu'il faut dire pomme de terre...»

Bon… Ça c'est mon Français de boss qui me reprend pour la centième fois.

- C'est n'importe quoi.

- Mais non, ce n’est pas n'importe quoi. Patate, ça fait vulgaire.

Il me parle sans méchanceté. Ce paternalisme me fait pourtant bouillir. Depuis quand est-ce que ça ne se dit plus ? Est-ce qu'il essaie de me dire que je m’exprime avec vulgarité? Oh là ! J'ai étudié la littérature moi, Monsieur ! Pffffff..!

Je n'y peux rien ; mes poils se dressent à chaque fois qu’un Français se permet de me corriger. Qui d’autre oserait faire ça? Ça les pique, ils ne peuvent s'en empêcher. Cette attitude, on s'en passerait bien. Ai-je besoin qu'on m'apprenne à faire ou à dire les choses «comme il faut»?  Non. J’accepte qu’on me reprenne quand  suis dans l’erreur. Au Québec, il y a des tournures, des mots qui sont devenus « corrects» avec le temps. Ce ne sont pas des erreurs.

Ça me rappelle cette soirée (laquelle se déroulait chez moi) où une marseillaise fraîchement débarquée m'a fait la morale en public parce que, en arrivant, je n'avais pas fait la bise à tout le monde. Elle m'a même montré comment faire en me parlant comme si j’étais débile. Encore une fois, j’avais fait une bévue. Chez moi. Même si (à ce qu'on dit) elle est gentille, c'est foutu, je la déteste.

Retournons à nos légumes.

RÉVOLUTION ! Vive la patate libre !

- Est-ce que le cuisinier a fini de faire cuire les patates ? La question, je la pose évidemment à mon boss.

- Aaaaah! Toi, aujourd'hui, tu vas finir par me faire saigner des oreilles...

Je souris.

 

Parce que nous avons tous la langue sensible

La langue québécoise n’est-elle pas admirable ? À mes yeux, et en toute modestie, oui, elle l’est. Elle a su conserver de nombreux termes de l'ancien français -lui conférant ainsi un charme unique- en ne s'empêchant pas d'évoluer sans cesse. Elle est vivante. Et elle est assez vigoureuse pour ne pas s’être fait submerger par l’anglais. Les mots et expressions apparaissent au fil du temps et des contextes sans que personne ne se demande si c'est correct ou non. C’est comme ça :nous créons notre langue, on nous ne la dicte pas.

Les natifs de l'Hexagone s'avèrent parfois très sensibles à ce sujet. S'il leur arrive de se moquer de notre parler ou de nous corriger on peut présumer que c'est parce qu'ils ont à cœur leur français chéri. La cause est très louable, pourtant, ce français nous le traitons parfois mieux qu'eux-mêmes en commençant par lui garder une grande part d'authenticité. Il faut au moins nous donner ça !

Prenons un exemple, au hasard... Hum, disons le fabuleux mot patate, tiens ! Il provient du taino «batata». Ce sont les conquistadors d'Espagne qui, au seizième siècle, découvrirent le légume en Amérique du Sud. Ils le ramenèrent chez eux histoire de pouvoir en faire la culture. Après un cheminement complexe qui dura près de cent ans (on soupçonnait le légume d'avoir des effets nocifs sur la santé, heureusement que M. Parmentier fit preuve du contraire. Merci M. Parmentier !), la patate fut ensuite consommée partout en Europe. En France, on l'appelait bien sûr «patate».

En ce qui nous concerne, les colonisateurs l'apportèrent dans le Nouveau Monde au début du dix-huitième siècle. Tout de suite, elle connut un immense succès, entre autres grâce aux Irlandais que la disette avait obligés à immigrer jusqu'ici. On nous présenta le légume à peu près comme suit : «Ça les gars, ça s'appelle une patate et ça sait comment vous bourrer la panse».

 

Patates et bijoux ne s’accordent pas ensemble

Le fameux terme «pomme de terre» fit son apparition en France vers la même époque. Qui l'inventa ? Les Précieuses ! (À titre informatif, la préciosité est un courant majoritairement composé de femmes qui prit forme dans les salons parisiens au dix-septième siècle. Ce courant serait né en réaction aux manières rustres d'Henri IV et de sa cour. Le but : atteindre les sommets de la distinction, rien de moins.)

Ce sont donc ces ridicules Précieuses qui furent à l’origine de la pomme de terre : «N'est-ce pas mesdames que le mot patate sonne mal à l'oreille ? N'est-il pas hor-ri-ble-ment clownesque ? Mesdames, mesdames, il me semble impératif de lui attribuer un autre nom! Ce légume n’est-il pas en plusieurs points comparable à une pomme ?  Bien sûr, il ne pourrait entrer dans la catégorie des pommes régulières. Il s’agit  plutôt d’une pomme singulière puisque venue des entrailles de la Terre. Une pomme de la terre. »

«Oooooh ! Que c'est charmant. Une pomme de terre ! Chère amie, quelle bonne idée vous avez eue !»

Une autre précieuse leva alors sûrement la main pour dire ceci : «Ce que vous êtes toutes brillantes, c'est un nom magnifique! Bravo! Et, si je puis me permettre, j’ai aussi une petite suggestion à faire pendant que nous sommes dans l’alimentaire.» Elle prit son souffle et dit : Et si au lieu de dire «dents», nous disions plutôt «ameublements de la bouche» ? 

«Mais bien sûr ! Quel fabuleux sens de la poésie!», s’exclama probablement sa voisine en agitant sa perruque avec bonheur.

Elles transformèrent aussi seins  en «gorge», miroir en «conseiller des grâces» et plusieurs autres absurdités prirent ainsi vie. Tous les mots à la sonorité sale comme «cul-de-sac», «conçu» et «écu»  furent bannis de leur langage. Tous ceux évoquant des images horribles comme «charogne», «vomir» et «balai» aussi. (Oui, vous avez bien lu : balai !)

L'oisiveté peut être très dommageable pour le cerveau.

Contrairement aux autres coquetteries, «pomme de terre»  réussi à s'incruster dans le vocabulaire des Hexagonaux.  Lentement, «patate» est devenu un mot de moins en moins employé. On le catégorisa ensuite comme régionalisme et finalement, aujourd'hui, on l'utilise presque seulement pour parler de la patate douce. Ici, l’histoire fût différente. Bien sûr nous connaissons la poétique «pomme de terre»  depuis un certain temps. Pourtant, tout le monde ne peut  l'utiliser naturellement : d'emblée, certains ont l'impression de sonner prétentieux. Nous ne recherchons pas l'esthétisme mais la simplicité.

La langue évolue rapidement,  les cultures s'entremêlent et  le dictionnaire qualifie désormais «patate» de terme familier. La plupart des Québécois, même s’ils n’emploient pas le terme, sont maintenant convaincus qu'il est mieux de dire «pomme de terre». Évidemment, c'est écrit partout, même à l'épicerie. Donc ça viendra. Le règne de la pomme de terre au Québec est proche ! Il est plus que normal que les choses changent. Pour l'instant, ce qui compte encore c'est que c'est toujours avec des patates que les gens font la poutine ici. C’est important de respecter ça. Et il n’y a pas de quoi rire.

Québécois : continuez d'utiliser votre vocabulaire sans honte. Les antiquités c’est précieux, il faut les conserver.

Français : retenez-vous de nous donner des leçons. Nous ne sommes plus une bouture de la France, nous avons bâti notre propre culture. Si vous voulez que tout aille comme sur des roulettes avec nous, il faut garder cette chose en tête : icitte, l’accent comique et les expressions farfelues, c'est vous qui les avez... Compris?  

Posté par mllepied à 03:43 - LES FRANÇAIS A MONTREAL - Commentaires [5] - Permalien [#]
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Commentaires

    «Elles transformèrent aussi seins en « gorge »»

    D'où le soutien-gorge?

    Si les pastilles pour les maux de gorge sont si peu efficace, peut-être que je me les enfile au mauvais endroit. Prochaine fois je me caresse les mamelons avec des Halls aux cerises.

    Posté par Ti-Jo, 07 octobre 2010 à 08:18
  • OH! Marie-Pier! C'est tellement beau ton blog. Tu m'as fait sourire à pleines dents, sans parler des tournures de phrases. J'espère qu'un éditeur intelligent passera par ici et fera la découverte de cette perle rare !

    Bonne continuation.

    xxx

    Posté par Audrey S-G, 07 octobre 2010 à 15:00
  • De la part d'un ostie d'français !!

    Bonjour Mlle Pied et Lilite !!

    Tout d'abord bravo pour ce blog, c'est extrêmement pertinent de parler de cette réalité montréalaise avec l'afflût de français toujours plus important chaque année.

    Même pour nous français installés depuis plusieurs années déjà au Québec,l'attitude des français fraichement débarqués parfois nous irrite, et on mesure clairement à quel point les québécois ont déteint sur nous (dans le bon sens du terme!)

    L'attitude colonisatrice de certains d'entre eux - n'ayons pas peur des mots - nous dépasse, et très franchement je me rappelle également avoir été comme ça durant mes premiers mois !!!

    Par contre, plusieurs choses dans ton post ne me paraissent pas véridiques...

    1ère chose: l'attitude paternaliste quand un français te corrige... well, désolé, il ne s'agit - ni de l'Académie française à laquelle on est soi-disant attaché (la langue française de France est celle qui évolue actuellement le plus dans toute l'Europe, dixit les linguistes, certains pensent même qu'elles évoluent TROP vite)
    - ni d'un soi disant paternalisme, on est pas là pour éduquer nos cousins québécois

    Il s'agit tout simplement d'une spécificité LATINE! Eh oui, si tu vas au Mexique, on te corrige instantanément si tu fais une faute d'espagnol, en Espagne ?? encore pire, au Portugal pareil, idem pour l'Italie
    À mon sens, les anglo-saxons, eux, s'en crissent du moment qu'ils comprennent le sens de ta phrase, ils ne te corrigeront jamais (pour ne pas te vexer notamment), pareil pour les peuples NORDIQUES (Europe du Nord ou Québec)


    À ta phrase: Ai-je besoin qu'on m'apprenne à faire ou à dire les choses « comme il faut»? Non.
    Euh.......... très franchement, il faut réfléchir sur ce NON catégorique.
    La sauvegarde de la langue française, ou du parler québécois en Amérique du Nord en dépend !!
    La mise en valeur de la culture québécoise, justement, passe par là ! Il faut affirmer haut et fort lorsque quelquechose ne se dit pas!!
    Si un immigrant qui apprend le québécois te dit MON CHAM au lieu de MON CHUM, et bien il est de ton devoir de le corriger sous peine de voir ta belle langue, le québécois, s'effilocher au fil du temps !


    Vu la longueur de mon post, évidemment vous aurez deviné que c'est un sujet qui me passionne !
    J'ai fait mon mémoire sur les différences culturelles d'ailleurs

    Donc aux français qui arrivent je dis:
    Le Québec, c'est trois bribes de culture en une
    1) les québécois sont nord-américains (mode de vie, valeurs, etc)
    2) les québécois écrivent français et parlent québécois (langue très riche et poétique par ailleurs! ), ce sont encore - pour combien de temps?? - des latins
    3) les québécois sont des nordiques (réserve naturelle, on évite les conflits)

    Au québécois qui sont choqués par l'attitude des français, je dis:
    La critique permanente ne signifie pas qu'on aime pas, mais simplement qu'on cherche toujours à s'exprimer !!
    Comment s'exprime -t-on?? via le conflit, en se disant les choses dans la face!
    Et puis il ne faut pas perdre de vue que lorsque l'on critique, c'est parce que le sujet nous importe !!
    Imaginez quelqu'un de tellement plate et odieux, on ne se permettra même pas de dire quoi que ce soit, alors qu'une personne que l'on estime, et bien on se permettra d'exprimer son désaccord !!
    La critique doit être perçue comme une marque d'intérêt et non comme un désir de domination !

    Bonne continuation pour votre blog !
    tiens puisque je suis un ostie de français

    rapelle devient rappelle
    régionalisme (nom) devient régionalisTE (adj)
    Irlandais que la disette avait obligÉ à immigrer

    Désolé c'est juste que j'aime pas les fautes d'ortographes

    Amicalement

    Vince!!

    Posté par bonopulp, 07 octobre 2010 à 21:43
  • !

    Merci à vous pour les commentaires! C'est toujours agréable d'avoir des retours!

    Vince, je suis assez impressionnée par la taille du tien! Ça m'a assez plu de te lire mais (il y a toujours un mais), je dois te dire, comme je l'ai mentionné dans Hors-d'oeuvre, que les textes de ce blogue ne sont pas des études poussées. Il ne s'agit que de mes modestes opinions appuyées par des légères recherches... Si je trouve l'attitude de certains Français paternaliste (crois-moi elle l'est) et bien, c'est ça qui est ça, il n'y a pas à chercher plus loin.

    J'aime bien que tu dises que la critique doit être vue comme une marque d'intérêt et non de domination (quoiqu'on m'a déjà dit que tous les Québécois devrait aller en camp de concentration pour apprendre à parler! Hahaha!). Ça change un peu ma perception de la chose.

    Et je conserve le NON catégorique du: Ai-je besoin qu'on m'aprenne à dire ou à faire les choses "comme il faut"? Si j'ai mis des parenthèses c'est seulement par ironie... Oui, il faut reprendre l'immigrant qui dit MON CHAM au lieu de MON CHUM car il désire apprendre la langue correctement. Non, il ne faut pas penser qu'il est plus "comme il faut" de faire la bise à des inconnus ou de dire pomme de terre...

    Voilà, c'est tout ce que je voulais rajouter je crois!

    Oh, une dernière chose. C'est bien régionalisMe le terme correct, il signifie un mot ou une tournure de phrase particulière à une ou plusieurs régions (régionnalisTe, ne réfère pas
    du tout à la même chose,on est plutôt du côté des revendications politiques.)

    Continue de nous lire et de commenter!
    Et merci encore de ton intérêt!

    Posté par Mlle Pied, 08 octobre 2010 à 06:18
  • Sans patate!

    Très bon post, je comprends très bien le désir des Québécois de protéger leur langue, de la même manière que je comprends les Français de faire de même.^^
    Et le mot patate, on l'emploie aussi fréquemment en France, même si c'est de la langue parlée, pas du langage soutenu. C'est même une des répliques cultes d'un film français à gros succès Les 3 frères: "Votre ragoût (ou autre plat), vous le voulez avec ou sans patates?- 100 patates!"

    Néanmoins, lorsque j'ai vécu à Montréal, je me demandais souvent pourquoi les Québécois emploient parfois des termes qui ne sont qu'une traduction littérale de l'anglais, au lieu d'utiliser l'expression équivalente française (je précise que je parle des expressions qui existaient déjà en France au moment de la création du Québec). Si je trouve mignon le "de rien" remplacé par le "bienvenue", je comprends bien moins le "si vous ne prenez pas le véhicule, pensez bien à le CANCELER à l'avance" d'un loueur de voitures québécois. Canceler existe bien en vieux français de France, mais il veut dire barrer une ligne dans un texte destiné à l'impression, et non pas annuler. Question, question.
    Une amie québécoise m'a un jour judicieusement dit que la différence entre Français et Québécois est que "les Français stationnent au parking, là où les Québécois se parquent au stationnement".

    Chouette blog, en tout cas.
    Jolie dessin de Prune en douche, au fait.

    Shanee

    Posté par Shanee, 28 octobre 2010 à 16:58

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